25 septembre 2026
Créer quelque chose qui quitte l’écran
Après des décennies passées à travailler avec le logiciel, l’envie de créer un objet. Une réflexion sur les lieux, les matières et l’origine de Picturing Places.
Je travaille avec le logiciel depuis des décennies, et je continue à trouver cela extraordinaire. Un bon logiciel peut rendre une tâche difficile abordable, donner à quelqu’un une possibilité qu’il n’avait pas, ou supprimer un désagrément au point qu’on en oublie l’existence. Il y a un plaisir particulier à faire fonctionner clairement quelque chose de complexe. Je n’ai aucune envie de renoncer à cela.
Mais je m’intéresse de plus en plus à une autre forme de travail, à un autre résultat. Quelque chose qui pèse, qui prend la lumière. Quelque chose qui est encore dans la pièce une fois l’ordinateur éteint.
Picturing Places est né en partie de cette envie. Je voulais utiliser ce que je connais du logiciel pour créer quelque chose que l’on puisse toucher. Et je voulais que le sujet de cet objet ait, lui aussi, une existence concrète. La carte permet les deux : une affiche qui occupe une place chez vous et qui représente un lieu quelque part dans le monde.
Ce que la main comprend
Certains objets se font comprendre par l’usage. La résistance d’une molette sur un appareil photo. Un interrupteur de lampe que l’on trouve sans regarder. La manière dont deux pièces d’un jouet en bois s’emboîtent. Rien de tout cela n’a besoin d’être cher ou rare. Ce qui m’intéresse, c’est l’attention portée à la rencontre entre une personne et un objet.
On peut sentir cette attention avant de savoir la décrire. Un bord a été pensé. Une commande s’arrête là où on l’attend. L’objet semble équilibré quand on le prend en main. Sa construction transmet une information par le toucher, plutôt que de demander aux yeux de tout faire.
Le papier a sa propre façon de le faire. Une image imprimée possède une surface et des limites. On peut l’approcher, la tourner vers la lumière, la poser à côté d’autre chose. Un cadre ajoute de la profondeur. Le grain du bois se prolonge sur une arête. Ce sont des observations modestes, mais elles expliquent une bonne part du plaisir que l’on prend à vivre entouré d’objets.
Je ne pense pas qu’un objet soit automatiquement mieux conçu qu’un outil numérique. Beaucoup sont peu pratiques, mal pensés ou désagréables à utiliser. La distinction qui compte pour moi est ailleurs : quelqu’un a-t-il pris le temps de comprendre ce que ce support pouvait apporter ?
Quand tout devient un écran
Les écrans tactiles sont remarquables. Une seule surface peut devenir plusieurs outils, et des fonctions peu familières deviennent accessibles sans une façade couverte de boutons. Dans bien des cas, cette souplesse est exactement ce dont nous avons besoin.
Pourtant, le soin autrefois apporté à certaines commandes physiques me manque parfois. Un geste familier devient plus lent lorsqu’il se cache dans un menu. Un réglage que l’on faisait au toucher oblige désormais à quitter des yeux ce que l’on était en train de faire. L’écran offre davantage de possibilités, mais cette interaction précise devient moins satisfaisante.
Ce qui me gêne, c’est que ce compromis soit présenté comme inévitable. Il y a de l’ingénierie dans une bonne charnière, une molette ou un interrupteur, tout autant que dans une interface. Remplacer l’un par l’autre devrait relever d’un choix réfléchi. Pouvoir mettre une fonction sur un écran ne suffit pas à prouver qu’elle y est mieux.
La même question se pose, plus discrètement, pour les images. Nous pouvons en conserver des milliers, les emporter partout et les partager immédiatement. J’y tiens beaucoup. Mais conserver une image et vivre avec elle sont deux expériences différentes. Dans un cas, il faut ouvrir une application et la retrouver. Dans l’autre, elle peut être là quand on entre dans la pièce.
Un objet partage la pièce
Un écran fait tenir des choses très différentes dans un même rectangle. Une carte, un message, une photographie et un tableau se succèdent dans le même espace lumineux. Leur environnement reste à peu près identique, même lorsque leurs contenus n’ont rien en commun.
Une affiche doit trouver sa propre relation avec ce qui l’entoure. Son échelle compte. L’espace laissé autour aussi, la hauteur à laquelle elle est accrochée, les meubles voisins, la lumière qui change. On la voit depuis la porte, depuis un fauteuil, ou d’assez près pour remarquer un trait fin. Elle peut devenir familière sans nous demander une action à chaque rencontre.
C’est une partie de ce que je voulais faire avec Picturing Places. Le travail commence par un lieu, mais il se termine dans un autre : une pièce chez quelqu’un. Choisir la portion d’une ville et choisir où accrocher son affiche sont deux décisions liées. Dans les deux cas, on décide de ce à quoi on souhaite accorder une place.
Le résultat n’a pas besoin de dominer la pièce ou d’afficher son importance. Une petite affiche près d’un bureau peut suffire. La personne qui l’a choisie sait pourquoi elle est là.
Les choses se constituent une histoire
Les objets entretiennent aussi avec le temps une relation qui m’intéresse. On les manipule, on les déplace. Un cadre peut passer d’un appartement à un autre. La lumière autour change. La pièce change. Même lorsque l’objet reste presque identique, sa place dans notre vie peut évoluer.
Certaines matières portent les traces de l’usage. Le bois peut changer d’aspect ; un cadre peut recevoir une petite marque. Ce n’est pas un plaidoyer pour les dégâts, le manque de solidité ou une fabrication négligée. J’aime les choses bien faites et bien entretenues. C’est simplement reconnaître qu’un objet participe à la vie, au lieu d’en rester à l’écart.
Le logiciel a une histoire lui aussi, bien sûr. Quiconque a rouvert un ancien projet sait ce qu’un fichier ou une interface peut rappeler. Mais sa trajectoire habituelle va vers la mise à jour suivante, le remplacement, le retour à un état sauvegardé. Un objet peut se constituer une histoire visible dans sa matière, autant que dans les souvenirs de son propriétaire.
Je ne peux pas promettre ce qu’une affiche signifiera pour quelqu’un dans vingt ans. Ce serait une étrange promesse commerciale. Je peux simplement espérer qu’elle deviendra une chose que cette personne choisira de garder, de déplacer et à laquelle elle trouvera une nouvelle place.
Pourquoi une carte
La carte ajoute un second lien concret à cette idée. Le papier existe, et le lieu qu’il représente aussi. Les rues ont des distances. La côte a une forme. Quelque part dans cet ensemble de lignes, il y a un endroit où l’on pourrait se tenir.
Ce lieu n’a pas besoin d’être célèbre. Ce peut être la ville où vous avez grandi, un village où vous retournez, ou le quartier où vous avez vécu ensemble pour la première fois. Un visiteur y verra peut-être une composition intéressante. Vous reconnaîtrez le chemin qui mène chez quelqu’un. Ces deux lectures peuvent coexister dans la même image.
J’aime qu’une carte puisse porter ce sens sans l’expliciter. Elle n’a pas besoin d’illustrer un événement ou d’expliquer une relation. La courbe d’une baie peut suffire. Un virage aussi, même si personne d’autre dans la pièce ne sait pourquoi vous avez choisi ce cadrage précis.
Une affiche cartographique personnalisée va donc au-delà d’un choix de couleurs, sans pour autant exiger tout un récit. Vous décidez de ce que vous souhaitez en dire. L’essentiel est le lien entre un lieu réel et la personne qui emporte son image chez elle.
Conçu avec du logiciel, destiné à un autre endroit
Rien de tout cela ne se fait sans technologie. L’éditeur de cartes, le traitement des données géographiques, le rendu d’une image, les étapes entre un dessin et une impression : le logiciel traverse tout le projet. Ce travail compte, et je l’aime.
Ce qui change, c’est l’endroit où je souhaite que le processus aboutisse. L’éditeur doit aider à trouver une vue et à faire des choix, puis permettre au résultat d’en sortir. Les outils sont au service de l’affiche. Ils remplissent leur rôle lorsque l’objet se suffit à lui-même, loin de l’interface qui l’a produit.
C’est l’idée derrière Picturing Places. Créer des objets muraux pensés avec soin grâce aux outils numériques que je connais, sans faire comme si la technologie était absente ou comme si j’avais fabriqué chaque affiche de mes mains. Le soin peut être dans la conception, dans les choix proposés et dans la cohérence de l’ensemble.
Le résultat peut être simple. Une feuille de papier, peut-être un cadre ou un porte-affiche en bois, et une vue d’un endroit que vous connaissez. Vous lui trouvez une place dans une pièce. L’écran peut s’éteindre.